Bruckner : une petite introduction

Le chef d’orchestre Günter Wand[1] considérait la Septième symphonie de Bruckner comme la « rencontre avec le monde » d’un compositeur austère et solitaire, aux rapports humains et artistiques difficiles. C’est la première de ses neuf symphonies à lui valoir une reconnaissance pleine et entière, à l’âge de 60 ans. C’est sans doute aussi la première à ce point en phase avec son temps : Bruckner y combine le langage harmonique de son époque à des formes plus classiques (voire baroques) que romantiques, et à une mentalité plus médiévale que moderne.

 

Cette « rencontre avec le monde » est particulièrement perceptible dans l’adagio, qui constitue le second mouvement. Bruckner voulut y rendre un hommage posthume à Richard Wagner, maître tardif, mort pendant son écriture. C’est en effet l’érotisme des harmonies du compositeur de Tristan und Isolde qui avait incité Bruckner, dans le dernier tiers de sa vie, à s’éloigner un peu de son orgue et des rivages bien connus de la musique sacrée qu’il pratiquait jusqu’alors, pour se lancer enfin dans la composition d’une œuvre profane. Cet hommage est marqué par l’utilisation des fameux « Wagnertuben », instruments à mi-chemin entre le cor et le saxhorn, conçus à la demande de Wagner pour L’Or du Rhin.

 

La dimension funèbre de cet adagio est également perceptible à l’apogée du mouvement, lorsque revient pour la dernière fois la séquence harmonique qui le scande.

 

Bruckner y cite son propre Te Deum, composé tandis qu’il travaillait à sa Septième symphonie : il y reprend la progression harmonique soutenant les mots « non confondar in aeternum ». On retrouve ici la foi profonde de Bruckner, musicien d’église, qui ne cesse jamais d’irriguer ses symphonies. Car pour Bruckner, seule une absolue confiance en Dieu permet de ne pas se perdre dans l’éternité.

 

On peut aussi entendre dans cette progression une allusion au « Lacrimosa » du Requiem de Mozart (lorsque le choeur chante « qua resurget ex favilla judicandus homo reus »« quand renaît de ses cendres l’homme pêcheur sur le point d’être jugé »), que Bruckner considérait comme le sommet de la musique sacrée.

S’éloignant alors des marches funèbres des seconds mouvements de Beethoven (cf. sa troisième symphonie, Héroïque), autre référence essentielle de son œuvre, Bruckner nous livrerait alors avec ce second mouvement une sorte de Requiem profane.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Bruckner fait référence à Mozart, déjà présent dans l’adagio de la Cinquième symphonie. Peut-être peut-on alors y voir une signature plus ou moins cryptée à destination d’un public initié ?

 

La musique d’Anton Bruckner relève sans doute de la randonnée au long cours – du pèlerinage ? – plus que du sprint flamboyant. Si elle peut paraître déroutante au premier abord par son aspect obstiné, presque répétitif, aussi profondément ancrée dans la terre autrichienne qu’elle peut être mystique et aérienne, nous espérons que, muni de ces quelques clés d’écoute, vous aurez envie de venir la découvrir en concert, et d’en explorer avec nous les recoins, les richesses et les profondeurs.

[1] Günter Wand (1912-2002) : chef d’orchestre allemand, dont Bruckner était l’un des compositeurs de prédilection.